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L’ennui rend-il violent ? | Revue Philosophie

Existe-t-il un lien entre l’ennui et les comportements sadiques ? Oui, répond une étude danoise récente, publiée dans le Journal de la personnalité et de la psychologie sociale. Non que l’ennui soit, bien sûr, l’unique cause de la cruauté. Mais il est souvent un déclencheur, voire un catalyseur, y compris chez les individus qui présentent une « faible disposition au sadisme ». Ce lien se manifeste, du reste, dans « une grande variété de contextes sociétaux »du pêche à la traîne sur internet au sadisme dans l’armée et dans les relations parents-enfants. Le psychologue américain d’origine allemande Erich Fromm (1900-1980), figure centrale de l’École de Francfort, y aurait sans doute vu une confirmation empirique de ses propres thèses.

Qu’est-ce que l’ennui ? Erich Fromm le présente dans Société aliénée et société saine (La société saine, 1955, trad. fr. J. Claude, 1967) comme un mal exacerbé par le mode de vie des sociétés modernes où l’homme anonyme peine à trouver sa place : « L’homme moderne ne sait pas quoi faire de lui-même, comment vivre sa vie de manière significative. […] L’ennui n’est rien d’autre que l’expérience d’une paralysie de nos forces productives et le sentiment d’une absence de vie. Parmi les maux de la vie, il y en a peu qui soient aussi pénibles que l’ennui, et par conséquent, tout est fait pour l’éviter. […] Même s’il […] n’y avait aucune récompense à empocher, l’homme souhaiterait dépenser son énergie d’une manière significative parce qu’il ne pourrait pas supporter l’ennui que produire l’inactivité. » L’homme se jette, en somme, à corps perdu dans des activités compulsives – la consommation, en particulier – pour échapper à « l’ennui insupportable ».

Mais ce remplissement du vide peut tout aussi bien prendre la forme d’une pulsion de destruction. Comme l’ajoute Fromm dans La Passion de détruire. Anatomie de la destructivité humaine (L’anatomie de la destructivité humaine, 1973, trad. fr. T. Carlier, 1975), « Le problème de la stimulation est lié à un phénomène qui n’est pas pour rien dans la génération de l’agressivité et de la destructivité : l’ennui. […] La violence et la destructivité ne sont pas le résultat le moins dangereux d’un ennui insuffisamment compensé. » La destruction apparaît, face à l’ennui, comme un moindre mal : elle est encore une manière de faire quelque chose, préférable au pur néant. Fromm distingue ainsi deux modalités de cette violence enracinée dans l’ennui :

  • La violence passive, soit une tenue pour « les affaires de crimes, d’accidents mortels et autres scènes d’effusion de sang et de cruauté, qui constituent le régime alimentaire de base du public de la presse, de la radio et de la télévision. Les gens réagissent avec empression à de telles nouvelles parce qu’ils sont le moyen le plus rapide de produire de l’excitation et donc d’atténuer l’ennui sans aucune activité intérieure. »
  • La violence active,« Il n’y a qu’un pas entre la jouissance passive de la violence et de la cruauté, et les nombreuses façons de produire l’excitation par un comportement sadique ou destructeur. » Et d’ajouter que « la différence entre le plaisir « innocent » d’embarrasser ou de « taquiner » quelqu’un » pour – le mot n’est pas innocent – tuer l’ennui et « La participation à un lynchage n’est que quantitative. Dans les deux cas, l’ennuyé produit lui-même la source d’excitation si elle ne s’offre pas àute faite. »

Cette violence active dont l’ennui est une « condition nécessaire » peut aller jusqu’à la forme extrême de la sociopathie meurtrière, ajoute Fromm. L’ennuyé « ne s’intéresse à rien et n’a aucun contact avec qui que ce soit ». Privé de tout lien véritable, il ne trouve pas sa place, et est incapable de satisfaire son désir d’exister – qui est toujours désir d’exister aux yeux des autres. « Tout le laisse froid. Il est affectivement figé, ne ressent ni joie, ni chagrin ni douleur. Il n’éprouve rien. Le monde est gris, le ciel n’est pas bleu ; l’ennuyé n’a aucun appétit pour la vie et préfèrerait souvent être mort plutôt que vivant. »

Cette indifférence est un trait caractéristique d’une partie des meurtriers en série – et des bourreaux en général. « Le motif de ces meurtres ne semble pas être la haine, mais […] un sentiment insupportable d’ennui et d’impuissance ; et le besoin de faire l’expérience d’une réaction, […] l’expérience d’un acte qui mettra fin à la monotonie de l’expérience quotidienne. Tuer est une façon d’éprouver que l’on est et que l’on peut produire un effet sur un autre être. » Non que l’ennui conduit toujours à ce genre de pulsion assassine, bien entendu. Difficile, en revanche, de comprendre des crimes par bien des aspects mystérieux, sans prendre en compte ce grand malaise de fond.

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