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Flambée du cours du blé | De nombreux pays seront « durablement affectés »

La guerre en Ukraine, qui oppose deux des principaux producteurs de blé de la planète, risque de donner de graves maux de tête aux dirigeants de nombreux pays en développement où l’insécurité alimentaire représente déjà un problème de taille.

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Marc Thibodeau

Marc Thibodeau
La Presse

Les combats en cours et les sanctions contre le régime du président russe Vladimir Poutine freinent les exportations de cette denrée de base, limitant l’offre globale au point d’enflammer les prix.

Plusieurs régimes du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord qui dépendent des marchés internationaux pour leur approvisionnement en blé doivent notamment composer dans ce contexte avec la possibilité qu’une hausse du prix du pain alimente la grogne populaire et mène à des débordements.

« Tous les pays de la région vont être durement touchés », prévient Patrick Cortbaoui, qui chapeaute un centre de recherche sur la sécurité alimentaire globale rattaché à l’Université McGill.

L’histoire est riche d’exemples de soulèvements ayant suivi des modifications du prix du pain et d’autres aliments de base, que ce soit à la suite d’une hausse des cours mondiaux ou encore d’une réduction des subventions permettant aux publics en temps normal d’en assurer la stabilité.

Michaël Tanchum, analyste du Middle East Institute (MEI), relève il y a quelques jours dans une étude sur l’Égypte que le fait de maintenir le prix du pain à un niveau abordable est depuis 60 ans « le socle assurant la stabilité de tout gouvernement » dans le pays.

L’ex-président Anouar el-Sadate avait notamment tenté en 1977, sous la pression de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, de réduire les subventions accordées pour la farine, l’huile de cuisson et d’autres aliments de base. Des émeutes avaient suivi, qui avaient conduit le régime à envoyer l’armée.

Une flambée du prix du pain en 2011 faisant suite à une autre tentative de réduction des subventions et à une récolte moins importante que prévue en Russie avait aussi prévu au soulèvement ayant entraîné la chute d’Hosni Moubarak, remplaçant M. Tanchum.


PHOTO YVES HERMAN, ARCHIVES REUTERS

Abdel Fattah al-Sissi, président de l’Égypte

Le problème se pose de nouveau avec acuité pour le dirigeant actuel du pays, Abdel Fattah al-Sissi, puisque 85 % des importations de blé du pays viennent de Russie et d’Ukraine.

Selon le MEI, le régime avait prévu de dépenser près de 4 milliards de dollars sur un an pour subventionner le pain. Si son prix pour les Égyptiens est maintenu sans modification, l’évolution du cours mondial du blé assure que le programme d’aide coûtera beaucoup plus cher et pèsera lourdement sur les finances publiques, prévient l’organisation.

L’Égypte, pas une exception

Patrick Cortbaoui note que les dilemmes rencontrés par le régime égyptien sont loin d’être uniques.

Il cite l’exemple du Liban, son pays d’origine, qui est aux prises avec une grave crise économique et politique depuis deux ans. Elle s’est traduite par une forte chute de la devise nationale et une inflation galopante, notamment sur le plan alimentaire.

[Le Liban] n’était même pas sorti encore de deux années de pandémie et les prix avaient déjà commencé à monter en flèche avant que l’invasion en Ukraine ne survienne.

Patrick Cortbaoui, chercheur sur la sécurité alimentaire globale

Le Liban, dit-il, est particulièrement touché par le conflit puisque près de 80 % de ses importations de blé échouent normalement d’Ukraine et de Russie.

La double explosion au port de Beyrouth l’année dernière a aussi compliqué la situation, note M. Cortbaoui, puisqu’elle a détruit les silos à grains, limitant les capacités d’entreposage du pays, qui dispose aujourd’hui d’un mois de réserve.

Près de 70 % de la population se retrouve à vivre sous le seuil de la pauvreté et risque donc d’accueillir avec un vif mécontentement toute nouvelle hausse du coût des aliments de base, en particulier le pain.

« Nous allons certainement voir de plus en plus de manifestations », relève le chercheur, qui s’alarme du fait que le gouvernement actuel ne dispose pas de « stratégie vraisemblable » pour tenter de relancer l’économie du pays.

Le MEI note que les pays affectés par la flambée du cours du blé pourraient régler en partie la crise à court terme en sollicitant l’aide d’autres pays exportateurs, comme le Canada.

Les pays membres du G7 doivent se rencontrer ce vendredi pour faire le point sur l’impact de la guerre en Ukraine relativement à la sécurité alimentaire.

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