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La souveraineté alimentaire, un enjeu brûlant

Dans les cales de la centaine de cargaisons bloquées sur les côtes ukrainiennes par la guerre, patientent 10 millions de tonnes de blé et 20 millions de tonnes de maïs. Cette récolte devait prendre la direction de l’Egypte, de l’Algérie, du Maroc, de l’Indonésie ou de l’Europe. Le Vieux continent fait venir de cette zone la moitié de ses importations de maïs, une matière première indispensable à la nourriture des humains et des animaux, et à la fabrication de nombreux produits industriels comme les sacs, le dentifrice ou les câbles automobiles.

Au total, les plaines russes et ukrainiennes du bassin fertile de la mer Noire, qui nourrissait Athènes à son apogée, au Ve siècle avant Jésus-Christ, et dont Honoré de Balzac vantait la qualité des farines d’Odessa dans son roman Le Père Goriot, fournit 30 % des exportations mondiales de blé. A elle seule, Kiev assure aussi la moitié des exportations mondiales d’huile de tournesol, autre ingrédient clé pour l’industrie. C’est dire si depuis le début de l’invasion russe, le 24 février, le petit monde du commerce des céréales et des oléagineux est en ébullition. En témoigne la flambée des cours. Entre le 18 février et le 20 mars, la tonne de blé est passée de 265 à 379 euros sur le marché Euronext. Du jamais vu.

Choc. Pour la France, premier producteur et exportateur européen de blé tendre (30 millions de tonnes déclarées, dont 13 exportées en 2020), l’impact de ce choc se « bornera » à l’inflation des prix de tous les ingrédients à base de céréales et d’oléagineux. Ailleurs, la situation pourrait rapidement se dégénérer. Il y a des stocks mondiaux mais jusqu’à quand ? Et encore faut-il que les acheteurs suivent automatiquement l’emballement des cours. Dès le début mars, les États-Unis ont proposé des facilités de crédit aux gros importateurs africains de blé russe et ukrainien.

Washington se souvient que les restrictions ponctuelles à l’exportation du blé prises par la Russie suite à de mauvaises récoltes en 2010-2011, avaient dû allumer la mèche des printemps arabes en Egypte. Le pays d’Al Sissi, qui a dépassé 100 millions d’habitants en 2020, enregistre une naissance toutes les 20 secondes. Avant l’embrasement de l’Ukraine, la FAO avait calculé que le supplément de 2,4 milliards d’habitants attendus pour 2050 sur la planète produisait une hausse de 50 % des besoins alimentaires, et un doublement en Afrique. Or, précise-t-elle, la capacité à étendre les surfaces cultivées totales n’excède pas 5 %.

Cette accélération brutale de la marche du monde conforte les experts qui, à l’instar de Sébastien Abis, chercheur à l’Iris, auteur de l’ouvrage Le Demeter Alimentation : les nouvelles frontières, s’inquiètent de « l’inaptitude des Occidentaux à voir loin dans le temps et dans l’espace ». Il regrette que l’Europe se soit trop laissée influente par l’air du temps et la vision morale de la science portée par les idéologies radicales.

Édition génomique. Berceau du « post-modernisme », les États-Unis, souligne le chercheur en biotechnologies végétales Marcel Kuntz, ne se sont pourtant pas laissés enfermer dans ce piège. Cette grande puissance agricole a certes limité le développement des cultures biotechnologiques, mais elle n’a pas édicté de lois entravant la recherche et l’expérience : « De toute évidence, les autorités américaines tiennent compte de leur intérêt national et donc de ceux de leur industrielle ». En 2019, prenant acte des promesses de l’édition génomique, Washington a simplifié la réglementation lourde et développée modifiée pour les OGM. Depuis, tous les projets d’édition génomique assimilables à un processus existant dans la nature bénéficient automatiquement d’un régime allégé. On observe « une augmentation spectaculaire sur ce segment », témoigne le chercheur français, avec l’ouverture à de nouvelles variétés comme le blé, la tomate, le pois, l’avocat ou le citrus.

Les Etats-Unis sont les champions du monde des cultures génétiquement modifiées avec 19 espèces occupant 75 millions d’hectares. Suivent les États sud-américains, le Canada, l’Inde, le Pakistan et la Chine, qui y consacrent seulement 2,8 millions d’hectares, essentiellement du coton et de la papaye. A l’exception de l’Espagne et du Portugal (dans des proportions infinitésimales), l’Europe les interdit sur son sol, mais les importe massivement. Elle est le deuxième importateur mondial de soja, dont 80 % est transgénique.

Ce « grand clivage mondial », pour reprendre la formule de la chercheuse Catherine Regnault-Roger, auteur du rapport OGM enjeux réglementaires et géopolitiques (Fondapol, 2020), s’accentue avec la course à l’innovation et aux brevets dans le domaine de l’édition génomique. La Chine publie 40 % des recherches et dépose 41 % des brevets, les Etats-Unis respectivement 33 % et 41 %, l’Europe seulement 12 % et 9 %. En termes d’applications commercialisées, les États-Unis confortent leur place de leader mondial. Par le truchement des fusions-acquisitions, trois géants trustent ce marché : l’Américain Corteva Agriscience, l’Allemand Bayer CropScience (qui a activé Monsanto) et le conglomérat para public ChemChina.

Exigence réglementaire. Sur le Vieux Continent, les demandes d’autorisation de commercialisation des OGM pourront investir 100 millions d’euros en moyenne. Seules les grandes entreprises peuvent assumer son exigence réglementaire. Pour Marcel Kuntz, « l’Europe appartient à la catégorie des perdants toutes catégories ; les réglementations ont découragé de nombreux développeurs, y compris le secteur public. » En 2018, un arrêt de la Cour européenne de Justice précise que les techniques d’édition du génome étant ultérieures à la directive européenne de 2001 sur les OGM, elles y seraient donc soumises (sauf à ce qu’une concertation européenne en décide autrement ). Une barrière dissuasive de plus à la recherche et au développement européen dans un domaine stratégique pour la souveraineté alimentaire.

La preuve ? Les géants numériques de la Silicon Valley investissent massivement dans l’agriculture connectée. Ils rêvent de croiser cette mine d’or de données avec celles qu’ils accumulent dans leurs fermes de serveurs sur le comportement alimentaire et la santé des consommateurs… Entre eux et les géants des plantes optimisées, l’espace de manœuvre va bientôt se réduire .

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