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La supplication des punies | Pour la science

Dans La Supplicationparu en 1998, la Biélorusse Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature en 2015, donne la parole aux victimes (liquidateurs, médecins, citoyens…) et à leurs proches de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl survenue en avril 1986. En cherchant à reconstituer les conséquences de cet accident sur leur vie, elle met en lumière les souffrances des survivants.

L’artiste suisse Cornelia Hesse-Honegger se livre, à sa manière, au même exercice, mais en s’intéressant aux insectes. Son parcours est retracé par Hugh Rafles, professeur d’anthropologie à New York (à qui l’on doit déjà Insectopédie), dans un livre récent, Créatures de Tchernobyl. L’art de Cornelia Hesse-Honegger. L’histoire commence à la fin des années 1960, à l’Institut zoologique de l’université de Zurich, en Suisse, où elle est illustratrice scientifique. Un de ses premiers travaux est de rendre compte des effets induits sur les drosophiles par un composé mutagène, le méthanesulfonate d’éthyle : ces premiers « quasimodos », comme on les appelle, décident de la suite.

Une seconde étape cruciale est son voyage à Österfärnebo, en Suède, en 1987, l’endroit d’Europe occidentale où les produits radioactifs de Tchernobyl auraient été les plus importants. Et de fait, sur place, elle repère des fleurs anormales, des trèfles à feuilles rouges et fleurs jaunes au lieu des habituelles feuilles vertes et fleurs roses. Et puis des insectes difformes, notamment des punaises, l’espèce pour laquelle la Suisse a une prédilection, car ces arthropodes, du fait de leur régime alimentaire, sont vulnérables aux polluants absorbés par les plantes. Les anomalies qu’elle observe chez diverses espèces sont spectaculaires ! Pattes, yeux, ailes, antennes… aucun organe ne semble épargné.

Punaise des bois Pentatome rufites de Santa Maria, dans le canton des Grisons, en Suisse, touchée par le nuage de Tchernobyl. L’ile droite froissée est remontée sur le thorax.

© C. Hesse-Honegger, 1992.

Depuis, Cornelia Hesse-Honegger n’a cessé de rendre compte par sa peinture des conséquences des rejets radioactifs. Après la Suède, elle a arpenté les sites de catastrophes majeures, comme ceux de Sellafield, dans l’ouest de l’Angleterre, où un grave accident a eu lieu en 1957, et de Three Miles Island, en Pennsylvanie (le cœur d’ un réacteur ya partiellement fondu en 1979), les environs du site d’essais nucléaires du Nevada, et plus récemment la région de Fukushima, au Japon…

Trois punaises de Confluence Road, près de Fort Spokane, à proximité des usines de bombes atomiques Hanford, dans l’État de Washington, aux États-Unis. Une de leurs antennes n’a que trois segments.

© C. Hesse-Honegger, 1998.

Elle a également présenté des spécimens selon des installations nucléaires dotées de manière normale et décrites comme « sûres », en Suisse, en France (près de l’usine de retraitement de la Hague), en Allemagne, en Italie… Résultat ? Près de 20 % des insectes y présentent des difformités !

Graphosome rayé Graphosoma lineatum de Rohr, dans le canton suisse d’Argovie, une déformation au côté gauche du thorax.

© C. Hesse-Honegger, 1995.

Pourtant, les autorités, dont la Commission internationale de protection radiologique (CIPR), définissent que les dangers sont négligeables en deçà d’un seuil de rayonnement, un seuil déduit à partir d’une extrapolation des données sanitaires, comme celles recueillies après les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki, c’est-à-dire des expositions intenses et rapides.

Mais tous les scientifiques ne sont pas d’accord, notamment ceux qui s’inspirent des travaux du médecin canadien Abram Petkau, qui ont découvert au début des années 1970 que les membranes cellulaires étaient beaucoup plus endommagées par un rayonnement prolongé à faible intensité que par une brève exposition à un rayonnement plus intense, à dose globale égale. En d’autres termes, une exposition chronique à faibles doses de radioactivité serait au moins aussi dangereuse qu’une exposition brève à des doses plus élevées. Et c’est bien ce que l’artiste a identifié : les difformités des insectes à proximité des lieux d’accident ou des sites « intacts » sont du même ordre, en intensité et en nombre.

C’est ce message qu’aimerait faire passer Cornelia Hesse-Honegger, qui se revendique « artiste scientifique », à travers ses aquarelles qu’elle place dans la lignée de l’art concret, celui de son père Gottfried Honegger et de Mondrian ( quand elle peint, elle se détache de l’insecte et ne voit que formes et couleurs en tant que telles) et de l’art conceptuel (l’idée véhiculée doit primer sur l’œuvre). Quel que soit l’héritage artistique, ces œuvres sont au moins un appel à étudier plus en détail les causes et les mécanismes des perturbations qu’elles donnent à voir.

Si Svetlana Alexievitch a mis en mots un désastre dont on a caché ou au moins atténué l’ampleur – et revenu sous les feux de l’actualité à l’occasion de l’invasion de l’Ukraine par la Russie –, Cornelia Hesse- Honegger le traduit en images…

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