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S’achemine-t-on vers une crise alimentaire mondiale ?

L’arrêt des exportations en raison de l’invasion de l’Ukraine par la Russie risque de faire basculer le monde dans une crise alimentaire

Dès le début du xviii e siècle, l’Ukraine acquiert le surnom de grenier à blé de l’Europe. Une partie importante de l’alimentation mondiale – blé, maïs, huile de tournesol, soja et orge en particulier, mais aussi volailles et œufs – provient aujourd’hui encore de ce pays : environ 15 % du marché alimentaire mondial. Un rôle qui est remis en cause du fait de l’invasion du pays par Vladimir Poutine. Mais c’est avant tout la production de blé qui pâtit de cette guerre qui s’oppose à la Russie – autre producteur majeur de céréales.

En Russie aussi, les exportations de blé se sont émises. « En ces temps où les prix montent partout dans le monde, le Kremlin fait en sorte que le prix des aliments n’augmente pas trop en Russie même. Cela monterait la population contre le régime et la poutine n’a vraiment pas besoin de ça en ce moment », note Martin Qaim, professeur d’agroéconomie à l’université de Bonn. “Il a donc un intérêt réel à ne pas exportateur afin de garder des prix bas dans son pays”.

Pour tous les pays qui dépendent du blé russe et ukrainien, c’est une très mauvaise nouvelle. Les deux pays réalisent ensemble plus de 30% de la production mondiale de blé. Il s’agit principalement des pays arabes et du Maghreb. L’Egypte dépend ainsi à 80% des lieux d’exportations de ces deux pays, la Libye 75%. Plus largement, l’Afrique dépend à 44% de ces exportations.

Une crise aux causes multiples

En mars la tonne de blé dépassait les 400 euros sous l’effet de l’offensive russe en Ukraine. Elle se situe désormais à 364 euros, contre 207 l’an dernier – un prix déjà élevé du fait des ralentissements du commerce mondial induits par le Covid. La fermeture des frontières avait alors désorganisé les marchés agricoles et il était devenu plus difficile d’acheminer les productions vers les lieux de consommation. La guerre n’a rien arrangé.

« La faim dans le monde risque de s’aggraver de façon spectaculaire », prévient Andriy Dykun, président du Conseil agricole ukrainien. Mais si la guerre en Ukraine perturbe la chaîne d’approvisionnement, elle n’explique pas à elle seule la flambée des prix. S’y ajoute bien sûr la pandémie, mais aussi l’inflation, qui influe sur le pouvoir d’achat et le dérèglement climatique, qui menace les récoltes via notamment l’augmentation des phénomènes extrêmes.

« Cette fois, la situation est assez exceptionnelle : la guerre éclate alors même que les cours connaissaient un extraordinaire rebond en 2021, après la pandémie. La crise ukrainienne intervient comme une étincelle supplémentaire sur un baril prêt à exploser », résume Philippe Chalmin, économiste, professeur à l’université Paris Dauphine, président du cercle CyclOpe et de l’Observatoire de formation des prix et des marges des produits alimentaires.

Le risque d’un effet domino

Les prix alimentaires dans le monde ont bondi de près de 13% en mars, selon la FAO. Une augmentation qui affecte déjà de nombreux pays, et en particulier les plus pauvres déjà fragilisés par la pandémie de Covid-19. Le Sri Lanka a ainsi annoncé être dans l’incapacité de payer sa dette en 2022. Des mouvements de protestation contre la hausse des prix des produits alimentaires se sont par ailleurs activés dans plusieurs pays, comme la Tunisie et l’Egypte ou plus de la moitié du revenu est en moyenne dépense pour se nourrir.

166 millions de personnes sont déjà chroniquement sous-alimentées d’après l’ONU. La hausse des prix alimentaires pourrait alors plonger 10 millions de personnes dans la pauvreté, un mardi la secrétaire au Trésor américain Janet Yellen. « Des initiatives sont en cours pour éviter que la spéculation et les famines ne déstabilisent des sociétés dépendantes des céréales russes et ukrainiennes qui pourraient être amenées à manquer cette année, mais surtout dans un an ou deux » précise le géopolitologue Pierre Haski.

Mais devant cette crise en puissance, certains pays ont pris des mesures de protection, contribuant à leur tour à cette hausse. La Chine a ainsi emboîté le pas à Moscou et a cessé ses exportations à son tour pour sécuriser son propre approvisionnement. Si Pékin n’est absolument pas dépendante de ces deux pays, les fortes intempéries qui ont touché le pays l’an dernier ont en effet largement réduit la production de blé d’hiver, semé à partir de la mi-septembre et représentent à partir de la mi-mai.

La Chine, qui a doublé ses achats de céréales, est devenue le premier importateur mondial – un approvisionnement qui vient principalement d’Europe et d’Amérique. Une hausse que Philippe Chalmin explique par une autre crise : « En 2019, près de la moitié du cheptel porcin chinois devait être éliminé, touché par la peste africaine. L’empire du Milieu a ensuite relancé la production et profité de la reconstitution de son cheptel pour revoir son modèle d’élevage avec des structures beaucoup plus intensifs. Structures de production qui impliquent des besoins accrus en blé et contribuent à leur tour à la crise.

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