J’irai cuisiner sur vos tombes – Libération

Rosie Grant, une Américaine de 33 ans, repère des recettes de cuisine inscrites sur des pierres tombales, principalement aux États-Unis, et confectionne les biscuits et autres tartes laissés en héritage par les morts.

C’est assez inhabituel, mais, en se promenant dans les cimetières parfois aux États-Unis, on tombe sur de drôles de pierres tombales : au lieu de vanter la vie du défunt, on peut y lire une recette de cuisine. Est-ce que la recette s’est inscrite dans la pierre est celle des biscuits favoris de la personne enterrée, ou était-ce celle qu’elle cuisinait pour ses amis ou sa famille ? La plupart du temps, les précisions manquent. Parfois même, seuls les ingrédients sont notés, mais pas la marche à suivre. Ces traces de vie, Rosie Grant, une Américaine de 33 ans, s’est faite une spécialité de les repérer, avant de les cuisiner et d’en poster le résultat sur son compte TikTok (ghostlyarchive).

Recette de biscuits Spritz

C’est pendant la pandémie de Covid-19 que la trentenaire, qui terminait alors des études de bibliothécaire à l’université du Maryland et effectuait une étape aux archives d’un cimetière en parallèle, a commencé à cuisiner ces recettes. En juin 2021, elle crée pour un projet universitaire un compte TikTok où elle évoque son stage au cimetière. «C’était un peu bizarre mais c’était super, je n’avais jamais passé autant de temps dans des cimetières avant mais c’était intéressant de voir comment ça marche, comment les gens étaient enterrés, ce genre de choses», raconte-t-elle à Libération.

Washington, où elle réside alors, elle poste sur des pierres tombales et des tombes qu’elle juge intéressantes. Jusqu’à ce qu’elle repère sur l’une d’entre elles une première recette de biscuits Spritz. «Parfois une pierre tombale mentionne ce qu’une personne aimait dans la vie, mais là c’était juste une liste d’ingrédients. Je n’avais jamais tellement cuisiné avant. Je suis plutôt du genre à me contenter de sandwichs ! rit-elle. Mais comme on était tout le temps à la maison, je m’y suis mise et je me suis dit que c’était une chance de pouvoir essayer de cuisiner ses cookies spéciaux.»

Hobby singulier

Sur TikTok, le succès est immédiat, même si elle ne parvient pas à les cuisiner correctement du premier coup. « Les gens commentaient, me conseillaient de les faire cuire dix minutes par exemple. J’ai même fini par acheter le moule pour leur donner la bonne forme», sourit-elle. Rapidement, des internautes lui envoient aussi d’autres photos de tombes, dans tout le pays mais aussi en Israël. « La plupart du temps, ce sont des tombes de femmes, assez récentes – la plus vieille date des années 1990 – et les recettes sont des tartes, aux myrtilles par exemple, des gâteaux… C’est donc plus simple de trouver les ingrédients que si c’étaient des tombes du XIXe siècle, détaille Rosie Grant. Mais parfois, les instructions sont imprécises. Il y avait une recette de fudge sur une tombe où il était écrit “faites-le cuire jusqu’à ce qu’il ressemble à une balle molle, mais qu’est-ce que ça veut dire ?”».

Repéré par Buzzfeed ou encore par le Kelly Clarkson Show, son compte intéresse et dépasse les 100 000 abonnés. Ce qui a permis de créer une sorte de communauté autour de ce hobby singulier. « Une fois, je ne trouve pas un ingrédient et une abonnée me l’a envoyé de New York, s’amuser Rosie Grant. Une autre fois, après l’article de Buzzfeed, une femme m’a écrit en me disant que sa mère avait une recette sur sa tombe et qu’elle croyait qu’elle était la seule dingo à avoir fait ça ! Ça l’émouvait, que d’autres aient eu la même idée, que sa mère fasse partie de quelque chose. Elle m’a envoyé sa recette de dip au fromage, et on a beaucoup échangé.»

“Connexion avec le passé”

Parfois, Rosie se rend elle-même dans les cimetières qu’elle repère sur Google, grâce à Twitter (« Un homme qui vivait à Washington avait par exemple posté que sa mère, enterrée en Louisiane, avait une recette de tarte aux pêches sur sa tombe », illustre-t-elle) ou la presse locale. Elle s’est déjà rendue à New York ou dans l’Utah. Destinations Prochaines : San Francisco et Seattle, pour des recettes de biscuit. « Il arrive aussi que la famille me contacte mais je n’oserais pas pourquoi les appeler moi-même, d’autant plus que leurs nécrologies sont souvent en ligne, donc je me renseigne comme ça. A l’avenir, j’aimerais pouvoir connaître mieux les gens dont je cuisine les recettes»explique-t-elle.

Cuisiner pour continuer à faire vivre les morts, c’est finalement un peu ce que l’on fait tous, quand on fricasse une recette obtenue d’une grand-mère ou d’un arrière-grand-oncle. Rosie Grant, elle, fait vivre des inconnus. “Je trouve que c’est une belle connexion avec le passédit-elle encore. Aux Etats-Unis, nous avons un mouvement “death positive”, ce qui ne veut pas dire célébrer la mort comme si c’était une fête, mais l’accepter comme une partie de la vie. Les cimetières sont des lieux calmes, où l’on se promène… Je trouve que c’est plus sain qu’un cimetière reste connecté à la communauté.»

Si vous repérez une recette sur une tombe, vous pouvez l’envoyer à Rosie Grant via sa messagerie Instagram : https://www.instagram.com/ghostly.archive/?hl=fr

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